«Bernard Kouchner est venu confirmer ce qu'il avait dit à Paris il y a dix jours. » C'est par cette phrase qu'un proche du président de la Chambre Nabih Berry a résumé la visite de deux jours effectuée par le ministre français des AE à Beyrouth. Dans son style flamboyant et théâtral, Kouchner a répété à ses nombreux interlocuteurs libanais deux points importants : d'une part, le TSL doit poursuivre son action jusqu'au bout et nul ne peut l'arrêter, et d'autre part, si l'acte d'accusation devait incriminer des membres du Hezbollah, ce ne serait pas la fin du monde, car il ne devrait pas accuser ni des partis, ni des organisations et encore moins une communauté. Ces propos se veulent rassurants, mais ils n'ont pas atteint leur objectif, au moins en ce qui concerne l'opposition, qui y a vu, au contraire, une confirmation de ses appréhensions au sujet du contenu de l'acte d'accusation.
Les représentants de l'opposition qui ont eu l'occasion de s'entretenir avec Kouchner rapportent son insistance sur le fait que nul ne peut plus arrêter le fonctionnement du TSL, né grâce à une résolution du Conseil de sécurité votée à l'unanimité de ses membres, assurant même à ses interlocuteurs que plus ils cherchent à exercer des pressions sur ce tribunal et plus celui-ci pourrait réagir par un effet contraire en accélérant par exemple le processus de la publication de l'acte d'accusation. Ce qui a fait dire à l'un des présents que Kouchner a donc indirectement reconnu qu'il est possible de retarder ou d'accélérer le processus... Mais l'heure n'était pas à ce genre de discussion et, toujours selon des représentants de l'opposition, le ministre français a demandé à plusieurs reprises pourquoi les Libanais ont tellement peur de la publication de l'acte d'accusation. Tout au long de ses entretiens, il a semblé vouloir minimiser l'impact d'une accusation possible de certains membres du Hezbollah sur la scène libanaise, tout en reconnaissant la possibilité d'incidents mineurs... Kouchner a écouté les réserves émises par certaines parties sur le processus de l'enquête internationale, se contentant à chaque fois de répondre par la nécessité d'en finir avec l'impunité et par le fait que la justice internationale est une percée dans le domaine des droits de l'homme. Il a ainsi rappelé qu'il a suivi de près les travaux du tribunal international pour l'ex-Yougoslavie, lequel était destiné à protéger les musulmans, et que celui-ci a abouti à des résultats concrets. Pour le président de la Chambre, qui avait déjà entendu ce discours au cours de l'entretien qu'il avait eu avec Kouchner à Paris dix jours auparavant, il n'y avait en quelque sorte rien de nouveau qui justifierait son retour à Beyrouth, alors qu'il avait des rendez-vous déjà fixés au Sud. Il a toutefois dépêché son frère Mahmoud pour rencontrer le ministre français.
Au responsable des relations internationales au Hezbollah Ammar Moussaoui, avec lequel il s'est entretenu à la Résidence des Pins pendant 45 minutes, Kouchner a demandé pourquoi le Hezbollah craint la publication de l'acte d'accusation, alors que de toute façon, celui-ci devrait accuser des individus, non des organisations ou une communauté, ajoutant qu'une telle accusation ne serait pas la fin du monde. Les propos se voulaient sans doute rassurants, mais selon une source de l'opposition, ils confirment les appréhensions de celle-ci au sujet du contenu de l'acte d'accusation qui semble ainsi déjà écrit. La source précise que l'entretien entre le ministre français et le responsable des relations internationales du Hezbollah était franc et animé et que Kouchner a été attentif et ouvert. Moussaoui aurait ainsi longuement expliqué la position du Hezbollah qui considère en toute simplicité que l'acte d'accusation annoncé est la revanche israélo-américaine après la victoire enregistrée par le Hezbollah en 2006 et qu'il vise au final à retirer l'image de résistance du Hezbollah pour le transformer en organisation terroriste. Il a affirmé que le Hezbollah est concerné par la justice, mais il considère que le cours pris par l'enquête internationale ne semble pas se diriger vers l'identification des coupables et qu'avec l'affaire des faux témoins (entre autres), il s'est enlisé dans la politisation. Selon le Hezbollah, le premier pas vers la correction du cours de l'enquête serait l'ouverture du dossier des faux témoins devant la Cour de justice libanaise qui est la plus haute instance judiciaire du pays. Le Hezbollah aurait aussi affirmé que l'affaire des faux témoins est une violation flagrante des normes de la justice internationale et il aurait évoqué les rumeurs sur l'existence de nouveaux témoignages et, en raison du programme de protection des témoins, ceux-ci ne sont pas identifiés. De la sorte, n'importe qui peut accuser telle ou telle partie et réclamer le secret. Le représentant du Hezbollah aurait aussi demandé à son interlocuteur pourquoi l'enquête refuse d'examiner la piste israélienne, lequel, précise la source de l'opposition, n'a pas répondu. Le Hezbollah aurait encore déploré ce qu'il appelle l'alignement de la politique étrangère de la France sur celle des États-Unis alors qu'elle connaît bien mieux la situation au M-O et qu'elle peut y jouer un rôle constructif. Kouchner aurait démenti un tel alignement. En conclusion, Moussaoui aurait demandé à son interlocuteur s'il ne serait pas préférable de désamorcer la bombe au lieu d'attendre qu'elle explose, en pariant sur le fait qu'elle ne fera pas de victimes... Selon la source de l'opposition, Kouchner aurait affirmé l'intention de son pays de garder le contact avec le Hezbollah et son souci d'entendre toutes les opinions, ainsi que son désir de convier des personnalités libanaises en France pour les entendre, dans le cadre d'un Saint-Cloud 2, et le représentant du Hezbollah aurait répondu par son appui à tout dialogue... Mais Kouchner a réservé sa petite bombe à son entretien avec la chaîne al-Arabiya, dans lequel il a évoqué la volonté de 5 pays arabes de parrainer un nouvel accord au Liban. Interrogés, ses interlocuteurs libanais ont toutefois affirmé que cette question n'a pas été évoquée devant eux...
Kouchner parti, les évaluations sur sa visite divergent : certains affirment que le message qu'il a transmis aux protagonistes libanais est fort et tourne autour de l'inéluctabilité du processus de la justice internationale, d'autres pensent au contraire qu'après la visite, les problèmes restent les mêmes, un peu plus pressants toutefois à mesure que se rapproche « la date décisive »...

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